LILI – Note d’intention

Pourquoi adapter pour le théâtre
le roman Le Désespoir tout blanc de Clarisse Nicoïdski ?

Lorsqu’on demande à Clarisse Nicoïdsky pourquoi elle a écrit ce roman, comment il s’est pu qu’elle écrive cela, elle répond simplement, flaubertienne, que c’est parce que Lili, c’est elle. Or, Clarisse Nicoïdsky n’est pas hydrocéphale, ni trisomique… Elle n’est pas non plus « simplette », « attardée », « demeurée », comme on dit. Oh, non. Mais elle a, seulement, laissé parler – dans une langue qui place à mes yeux son roman parmi les plus beaux livres écrits en français au XXème siècle – l’idiote qui est en elle. En moi, en vous. L’idiote, aussi, que j’aurais pu être, qu’elle aurait pu être, que vous auriez pu être. L’idiote, encore, que vous êtes parfois, que je suis parfois, qu’elle est parfois.

C’est dire assez que le spectacle que nous proposons ce soir est une œuvre d’imagination, une œuvre « poétique », et que ce n’est qu’indirectement, c’est-à-dire dans ses seules retombées, qu’il prétend aussi témoigner, à sa manière, d’un état de fait, hélas bien réel, lui : la place si piètre laissée le plus souvent aux handicapés dans nos sociétés. Que cet état de fait constitue encore aujourd’hui en France un véritable scandale ne fait aucun doute à nos yeux, et si ce modeste spectacle peut aider, de quelque manière que ce soit, ceux qui luttent tous les jours pour donner ou rendre leur dignité à ceux-là d’entre nous qui ne peuvent pas ou plus la trouver seuls, il n’aura pas été vain.

Pourtant, il ne s’agit pas, par cette mise en scène, de rendre compte réalistement de cette réalité. De découper, comme pour la mettre en vitrine, une quelconque tranche de vie. Si nous ne sommes pas dans la méconnaissance, nous ne sommes pas non plus dans l’imitation : Catherine Berriane (Lili) ne singera personne. Il ne s’agira donc pas, pour certains, de « reconnaître ». Il s’agira plutôt, pour tous, de réfléchir.

Lili, idiote – toutes les idiotes, tous les idiots – est le grand refoulé de nos sociétés, c’est vrai ; pourtant, il nous a paru que « mettre en scène », poser purement et simplement sur une scène, ce « refoulé », nous aurait fait la part trop belle : de quel droit ? Où serait donc situé le théâtre, en quel paradis, qu’il puisse à sa guise se saisir du malheur d’une Lili et si facilement le poser sur sa scène, mécaniquement (c’est-à-dire sans s’inclure lui- même dans le procès d’une telle « mise » en scène, sans se reprendre lui-même et se retrouver par elle atteint) ? Car Lili est aussi le refoulé de tout théâtre : on ne peut jouer Shakespeare ou Brecht, Marivaux ou Genet, que si l’on accepte d’oublier Lili, la « vraie » Lili.

Le Désespoir tout blanc est certes la mise en spectacle de Lili, mais il se veut aussi, en creux, annonce du possible surgissement inattendu de Lili sur toute scène de théâtre, de la tache aveugle de tout théâtre possiblement visible soudain. Car, d’avoir été tenue si longtemps pour invisible, Lili en était devenue visionnaire. Il va nous falloir entendre cette visionnaire.

Lili, idiote qu’elle est, mêle sans cesse « ce-qu’elle-pense » et « ce-qui-arrive » en une même mixture de langue et de temps. Le « je » de Lili, narratrice et personnage, est celui du roman. Mettre en scène cette idiote de Lili, c’est mettre sur la scène un personnage qui n’est que d’être en soi un roman. Mettre en scène Le Désespoir tout blanc n’est pas faire l’adaptation pour la scène d’un roman, mais, jouant sur les temps différents du récit au sein d’un même sujet, de mettre sur la scène un « personnage-roman ». Et cela seul est une aventure. Comment le simple déchiffrement de ce qui se dit entraîne-t-il la transformation de ce qui voulait se dire. Et voilà, c’est un vertige, c’est-à-dire une scène : comment ce qui semblait seulement informatif devient soudain performatif, comment tout lecteur déplace, transforme ce qui est écrit, comment tout décryptage se fait lui-même écriture. Comment tout texte à lire est un théâtre qui attend.

Daniel Mesguich

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