ABDM – Note d’intention

Dans un cadre fictif quelconque, aussi fixe et « éternel » que le serait dans la ville un théâtre – ici, un café, et sans doute celui-ci est-il la métaphore de celui-là – arrive un voyageur. Il en a vu, des pays, et il en a lu, des livres. En face de lui – il n’y a, dans ce café de province, nocturne et désolé, aucun autre client – une jeune serveuse. Qui n’a pas lu, elle, ou presque, et n’a jamais voyagé. Un dialogue – de sourd, d’abord, car il faut toujours, pour se comprendre, comme en musique, s’ajuster – s’instaure. Conversation – à l’emporte pièce – de deux solitudes. En deux langues qui semblent aux antipodes, et qui ne vont cesser, à travers mille soubresauts, de se rapprocher, de s’apprivoiser, de s’apprendre. De se traduire. Pour chacun des deux personnages, l’enjeu sera de proférer vers l’autre une parole dans une langue dont il sait que cet autre ne la parle pas, et qui est pourtant la seule qu’il sache lui-même. Comme, n’est-ce-pas, au théâtre : cet ajustement toujours que la scène demande à la salle – qui est une entreprise de séduction, et même d’amour –, voici qu’elle est ici tout entière sur la scène, offerte en pâture à la lecture du spectateur.

Deux langues, toute la nuit, s’enlacent, se cabrent, se séparent, se retrouvent. Font l’amour.

Mais voici qu’une troisième langue se fait entendre. C’est celle de l’ennemi intérieur. A tous il nous arrive de la parler, à tout le moins de la comprendre. C’est la langue laide, approximative, paresseuse, des idées molles. C’est la langue de la télé, de certaines stations de radio, celle des publicitaires, des communicants de tout poil, c’est le globish qui , tous les jours, inlassable, encrasse nos cerveaux, puis nos manières de parler, de penser et donc de vivre.

Dans ce café, en effet, un poste la déverse continument, qui vient polluer, de loin en loin, l’écoute des deux premières, celle de l’Intello et de la Fille du peuple. Un troisième acteur la joue.

A elles trois, ces langues disent, aujourd’hui, notre France, notre Europe, peut-être notre monde.

Nous jouerons donc Au bout du monde comme une métaphore de nous-même.

Cette métaphore ne sera pas réaliste. Elle n’imitera pas quelque réalité qui lui serait extérieure (toute une époque, vous savez, résumée en une petite heure et demi), et le café ne sera qu’une manière de mémoire de café, les personnages qu’une manière d’ombres intimes de nous. Bien plutôt sera-t-il, ce bout du monde, un point géométrique en nous-même, sur lequel nous poserons la loupe du théâtre pour mieux le voir et l’entendre.

Daniel Mesguich

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